Le 20 juin 2026, Florence Pernet, photographe française, publie une série de 15 clichés de la Coupe du monde de football sur Instagram. Prises depuis chez elle, à travers son écran de télévision, ses photos connaissent rapidement un énorme succès sur Internet. De Cristiano Ronaldo à Michael Olise, retour sur l’esthétique marquante de cet été.
Un travail viral
Viral, oui, c’est le bon mot pour décrire le travail de Florence Pernet. La photographe sportive a été l’objet de beaucoup d’attention lorsqu’elle a publié une série de photos de la Coupe du monde de football 2026, le 20 juin dernier. Au-delà de sa maîtrise évidente, elle qui a déjà couvert les Jeux olympiques en 2024 et 2026, la raison de son succès est indéniablement son style si particulier.
Car ces 15 clichés publiés sur Instagram n’ont pas été pris depuis la ligne de touche ou les travées du stade ; ils ont été pris chez elle, à Paris, devant sa télé. Ces conditions confèrent à ses prises de vue un grain unique, l’écran agissant comme un filtre entre son objectif et les acteurs sur la pelouse. Les joueurs photographiés apparaissent ainsi un temps déformés, translucides, et un autre très palpables, avec des gros plans en noir et blanc qui font ressortir les pixels de sa télévision.
Le jour même, l’esthétique si particulière de son travail a fait fureur : ses photos sont reprises sur X, notamment par le compte @NoteSphere dans un tweet à 2,9M de vues et 18 000 likes. Si son premier post incluait déjà une paire d’instantanés de Cristiano Ronaldo, c’est une publication tout entière qu’elle a ensuite consacrée à la sélection portugaise le 24 juin. Ce deuxième post Instagram a été réalisé en collaboration avec la Seleção. Résultat : 1,6 million de likes.

@flo_pernet et @portugal sur Instagram (le cliché a été pivoté de 90°)
Limitation créatrice
Si l’artiste a pris en photo sa télévision, c’est parce qu’elle n’est pas partie couvrir la Coupe du monde, tout simplement. Comme elle l’expliquait à l’occasion d’une longue interview à AthletaMag plus tôt cette année : « Je n’ai pas demandé d’accréditation, car je pense qu’aux États-Unis, tout ça va être gigantesque, complexe, voire un peu fou. En tant que grande fan de football, je pense que ce sera formidable de suivre ça à la télévision. » Visiblement, la tentation de sortir son appareil a été trop forte. Et c’est peut-être un peu parce que la Française n’en est pas à son coup d’essai.
En octobre 2025, elle s’était déjà essayée à une démarche artistique voisine, en prenant des clichés depuis le mode photo de EA Sports FC et Madden. La qualité des graphismes des versions 2026 de ces licences phares du jeu vidéo de sport (football et football américain, respectivement) permet d’obtenir des images criantes de réalisme. On y remarque alors un leitmotiv que l’on retrouve sur ses photos de la Coupe du monde : floues, cadrées de travers et très zoomées sur les parties du corps des athlètes. Il n’y a décidément pas que le contexte de la prise de vue qui saute aux yeux dans son travail.
Oui, car si « Flo Pernet », de son surnom sur les réseaux, n’a pas qu’une seule manière de prendre des photos de sport, elle possède bien un style signature. Sur sa page X, on peut l’apprécier dans une sélection de photos des Jeux de Paris 2024 qu’elle a mise en avant. Son angle est assumé : mettre en valeur les gestes et la vitesse de ses sujets. Comme elle le résume elle-même dans la description de la publication : « J’aime trop retranscrire le mouvemeeeent ». C’est donc là l’origine de ces photos si particulières, une rencontre entre la touche de l’artiste et une forte contrainte matérielle.
« Screen time » et posture artistique
La Française n’a pas inventé le fait de prendre des photos d’un écran de télévision. Comme elle le précise elle-même, elle tire son inspiration de Matthew Johnson, inventeur de cette technique qu’il a baptisée « screen time ». L’Américain avait notamment publié une photographie de la patineuse artistique Alysa Liu en février 2026, à l’occasion des Jeux olympiques de Milan-Cortina. Celle-ci, un très gros plan de la bouche souriante de l’athlète, possède des caractéristiques que l’on retrouvera chez la photographe française : un cadrage inattendu, le noir et blanc, et une puissante impression de mouvement.
Cette démarche artistique, qui essaie de faire plus avec moins, Florence Pernet s’en était déjà approchée pendant les JO 2024. Pas d’accréditation, pas de problème : « J’ai décidé de faire quelque chose de différent, de créatif, afin de montrer aux gens ma vision de ces moments de gloire sportive. Ce qui, au départ, relevait d’un manque d’accès et de possibilités est devenu une exploration d’autres points de vue. » La restriction des moyens n’est qu’un vecteur de créativité supplémentaire pour la photographe, qui reconnaît aujourd’hui les bénéfices de cette expérience dans son approche artistique.
« Quand on commence à couvrir de grands événements, comme les JO, on se rend compte que tous les photographes sont au même endroit », se rappelle-t-elle, avant d’insister, « les Jeux olympiques m’ont énormément aidée. C’est là-bas que j’ai commencé à mieux cerner mon style. » Comment alors ne pas voir, dans ses photos de la Coupe du monde, une évolution de cette perspective décalée sur la photographie sportive ?

@matthewjohnson sur Instagram
Critiques et dérives
Dans la série de photos « screen time » de Flo Pernet, on retrouve donc un décalage : celui entre la réflexion profonde présente dans son oeuvre, et sa position, assumée, de « simple » spectatrice, que ce soit au moment où le cliché a été pris ou quand il est présenté sur Instagram. L’artiste expliquait justement à AthletaMag, à propos des JO de Paris : « J’essaie de transmettre au spectateur ce que je ressens ». Alors, quand on ressent des émotions de spectateur, comme elle pendant cette Coupe du monde, on transmet logiquement, à travers son art, des sensations de spectateur.
Les retours du public n’ont pas été unanimes : il semble y avoir eu un malentendu avec une partie de celui-ci autour de sa méthode de travail. « Prendre des photos sur des images de la caméra de quelqu’un… Je ne vois pas le mérite. », « A un moment faut arrêter de donner du crédit à ce genre de trucs de qualité éclatée… » Certains internautes, au-delà d’un manque d’intérêt personnel, ont, dans leurs critiques, questionné la validité artistique même du travail de la Française. On ne qualifie évidemment pas, pour éviter un snobisme crasse, d’« incompréhension » toute réponse tiède ou négative au travail de Florence Pernet. Après tout, les goûts ne se discutent pas. Mais rejeter en bloc l’œuvre de l’artiste en avançant qu’elle aurait simplement repris le travail d’un autre, qui plus est dans une démarche qui paraît simple, voire reproductible, et donc sans mérite, c’est entrer dans une dynamique dangereuse.
Juger la légitimité ou la valeur d’une œuvre d’art uniquement à la lumière de son niveau de difficulté technique n’est pas un comportement nouveau, mais cela n’empêche pas de rappeler ici pourquoi c’est un problème. Une création artistique n’est pas qu’un objet physique : sa reproductibilité technique n’a pas d’importance tant que l’œuvre s’inscrit dans un discours artistique. La technique est un critère, bien sûr, mais qui s’inscrit dans une liste plus longue, qui comprend la place dans l’histoire de l’art, le contexte de production, l’intention artistique ou encore la remise en cause des conventions esthétiques. L’art est, de toute façon, de plus en plus reproductible matériellement avec l’avènement de l’IA. La virtuosité matérielle est donc, plus que jamais, un critère parmi de nombreux autres pour critiquer une œuvre. Des peintures du paléolithique à Lascaux aux monochromes d’Yves Klein, nombreuses sont les œuvres techniquement « simples » qui occupent pourtant une place de premier plan dans l’histoire de l’art.

Peintures murales à Lascaux © Camping les Hirondelles