Après les faveurs, l’oubli, après le succès de son tableau L’Accordée de village, l’indifférence du public… Même Diderot qui écrivait lors du Salon de 1761 : « Greuze a beaucoup d’esprit et de goût ; lorsqu’il travaille, il est tout à son ouvrage » prit ses distances avec lui. Il est vrai que cet homme ambitieux avait un caractère difficile propre à détourner les admirateurs. Dans un de ses autoportraits (huile sur bois de 1760), il semble toiser celui qui le regarde. Cette suffisance l’amena à ne plus fréquenter l’Académie royale et y exposer. En effet, le titre de peintre d’histoire qu’il désirait ne lui avait pas été attribué sinon celui de peintre de genre, inférieur dans la hiérarchie. Son penchant moralisateur irrita la critique ; on lui reprocha une inclination à la mièvrerie ou à la dramatisation. Ainsi de la carrière de Greuze (1725-1805), inégale, controversée et comme à éclipse.
Une notoriété retrouvée
Avec cette exposition, il retrouve sa notoriété passée. Ses talents reconnus de dessinateur et de coloriste ne pouvaient manquer de lui assurer un rang mérité parmi les grands artistes du XVIIIème siècle. D’autant plus que formé auprès de Natoire, entré à l’Académie à 29 ans, ayant voyagé en Italie, son métier était solide. Pas de paysage chez lui mais des intérieurs, l’occasion de faire valoir son sens de la composition et de l’éclairage.
La centaine d’œuvres que compte cette présentation prouve son immense savoir-faire. Centrée avant tout sur ses portraits d’enfants, elle éclaire l’aptitude de Greuze à mettre en formes, volumes et couleurs la psychologie de ses jeunes modèles.

© Paris Musées / Musée Cognacq-Jay.

© Courtesy Mansell-Jones Collection, 2024.
L’enfant au cœur des choses
Longtemps privé d’un véritable statut social, l’enfant sous la poussée des philosophes des Lumières acquiert à cette époque sa pleine légitimité. Au début de son traité sur l’éducation Emile, Rousseau énonce :
« L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres ».
Greuze sait cela, toute son œuvre s’emploie à observer l’éveil à la vie des enfants. Leur fragilité apparente, leurs émotions, leurs activités, les étapes de leur croissance, l’alternance des humeurs… Dans ses scènes de genre (Le Gâteau des rois de 1774 ; La malédiction paternelle, le Fils ingrat de 1777) où il brosse les heurs et malheurs des familles, les enfants ne manquent pas de participer aux événements domestiques.
Greuze cadre au plus près les visages, les étudie, avive les yeux, anime les sourires, accentue les traits sans atténuer la tendresse de l’âge. Renforcée par des fonds souvent sombres, la lumière valorise les carnations. Et le pinceau pose comme un léger glacis sur la peau. La finesse de traitement des habits ajoute aux charmes des physionomies. Certains tableaux portent des noms révélateurs, Volupté, L’Effroi, L’Innocence, Rêverie. Saisi presque dans un clair-obscur, Le Petit paresseux évoque la manière hollandaise qui influença le peintre. A côté des peintures et des estampes, on découvre quelques admirables sanguines. Comme cette Tête de jeune fille, de 1773 où derrière la fraîcheur on note la détermination.
Parcourir cette exposition, c’est comprendre comment Greuze s’interroge à propos de ce moment passager de l’existence humaine qu’est l’enfance. Mais aussi, comment il l’aborde et en fait le thème premier de son œuvre. Le visiteur est à son tour invité à entrer dans la démarche du peintre et à la juger selon ses idées en la matière.
« Jean-Baptiste Greuze, l’enfance en lumière »
Petit-Palais. Musée des Beaux-arts de Paris
Jusqu’au 25 janvier 2026
https://www.petitpalais.paris.fr/