L’artiste Marguerite Li-Garrigue a présenté Muts dans le cadre de l’exposition Forte en Île-de-France. Son projet plonge dans un univers hybride où biologie et création artistique fusionnent. L’objectif : explorer les transformations intérieures de l’être humain.
L’exposition Forte se tient jusqu’au 11 janvier. Elle met en lumière les jeunes artistes émergents soutenus par la bourse de la région Île-de-France. Parmi eux, Marguerite Li-Garrigue présente les premières étapes de Muts. Cette œuvre évolutive raconte l’histoire fascinante d’un être mi-insecte, mi-humain entamant sa transformation. Des œufs en verre soufflé et une imposante sculpture-nymphe sont actuellement visibles aux réserves du FRAC. Ces pièces offrent un aperçu saisissant de ce projet ambitieux qui ne fait que commencer.
Une passion nourrie de voyages et de science
À 31 ans, Marguerite Li-Garrigue incarne cette génération d’artistes qui refuse les frontières entre disciplines. Diplômée des Beaux-Arts de Paris, elle a étudié dans l’atelier de Jean-Luc Vilmouth. Ce performeur et sculpteur l’a notamment amenée au Japon. « Je pense que ces voyages ont nourri ma passion pour les insectes« . Mais c’est à New York qu’elle a véritablement plongé dans l’univers de l’entomologie. À la School of Visual Arts, au sein du BioArt Lab, elle a étudié pour la première fois des spécimens vivants de scarabées. Elle s’est aussi initiée à la taxidermie.
Cette double formation, artistique et scientifique, définit aujourd’hui son approche unique. Chez elle, dans un vivarium, elle élève ses propres insectes. Elle les observe, vit avec eux. « Je les intègre à ma pratique, autant leur esthétique que leur comportement. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe dans le monde animal et surtout dans le monde des insectes » explique-t-elle.
La métamorphose comme miroir de l’humain
Pourquoi comparer l’humain à l’insecte ? Pour Marguerite, la réponse est limpide. « Il n’y a pas besoin d’aller dans l’espace pour trouver des êtres qui ne nous ressemblent absolument pas. Il y a juste à soulever un tapis, à gratter un petit peu le sol pour se rendre compte que le vivant est extrêmement divers.«
Pourtant, derrière cette altérité radicale se cachent des similitudes profondes. « L’insecte a des métamorphoses spectaculaires, nous on a des métamorphoses discrètes« . L’adolescence, un chagrin, une grande peur : autant de transformations hormonales. Bien que moins visibles, elles relèvent du même processus biologique. « Nous, nos métamorphoses sont perpétuelles, incompréhensibles, mélangées. Chez l’insecte, c’est clair. Si on avait des âges bien définis comme eux, on galèrerait moins dans la vie. »
Pour l’artiste, la métamorphose représente « une transformation choisie, avec volonté. » Elle ajoute : « Il faut savoir lâcher quelque chose qui ne marche plus et choisir l’inconnu. » Un message qui résonne particulièrement dans notre époque d’incertitudes. « Il ne faut pas avoir peur des changements radicaux.«
L’art vivant dans tous ses états
Le travail de Marguerite Li-Garrigue ne se limite pas aux white cubes des galeries. Elle recherche au contraire des espaces hybrides, inattendus. « J’aime bien l’art qui marche, l’art qui court, l’art qui gèle, l’art sur lequel il pleut, l’art qui se gonfle et se dégonfle« . Cette philosophie l’a menée à collaborer avec des personnes en situation de handicap, en milieu carcéral, ou encore avec Emmaüs Solidarité.
Son projet en prison reste particulièrement marquant. Il lui a valu le Prix Emmaüs en 2023. Avec sept détenus, elle a créé une salamandre gonflable à trois têtes imposante. « Ce sont des personnes mises à l’écart de la société, alors leur faire prendre de la place, c’est aussi assez politique » souligne-t-elle. Le gonflable, avec ses connotations de respiration, d’envol et de liberté, prenait tout son sens dans ce contexte carcéral.
Muts : une œuvre en quatre étapes
Le projet Muts, financé par la bourse Forte, suit les quatre stades de la métamorphose complète des insectes holométaboles. Ces stades sont : l’œuf, la larve, la nymphe et l’adulte. À l’exposition Forte, les visiteurs découvrent l’œuf et la nymphe. Les deux étapes suivantes seront dévoilées du 15 janvier au 21 février à la Serre Wangari de Saint-Ouen. Ce lieu pédagogique au milieu des plantes accueille jardiniers du dimanche et habitants du quartier.

« Pourquoi faire dans l’ordre quand on peut faire dans le désordre ?« . Elle présentera notamment une performance avec un nouveau gonflable symbolisant la larve. Ce lieu hybride, loin des circuits traditionnels de l’art contemporain, correspond parfaitement à sa démarche. « C’est un endroit bizarre qui a accepté d’accueillir un projet bizarre« .

Entre science et poésie
Pour approfondir son travail, Marguerite s’est récemment formée en venimologie au Muséum d’histoire naturelle. Elle a appris à différencier les venins de serpents, d’araignées et de scorpions. Elle a aussi découvert la biologie moléculaire. « Ils m’ont montré des logiciels pour animer une cellule et la voir bouger, c’était incroyable« .
Cette approche « de biais » de la science, comme elle la qualifie, nourrit une œuvre où le visible et l’invisible se rencontrent. Ses sculptures aux expressions « béates » invitent à habiter le présent. Elles nous poussent à accepter « cet état ingrat » de la transformation où « tout est possible mais rien n’est encore fait. » La larve, cet être en devenir qui n’est plus ce qu’il était sans être encore ce qu’il sera, devient métaphore de nos propres mutations intérieures.
« Il y a quelque chose de magique dans la science, quelque chose de très spirituel dans la biologie, dans la métamorphose » confie Marguerite Lugari. Son travail nous rappelle que la vie est partout autour de nous. Nous sommes « toujours en collaboration, toujours en symbiose. » Les réponses aux grandes questions existentielles se trouvent peut-être sous nos pieds, dans le monde fascinant et méconnu des insectes.